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Rififi à Angoulême

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  • Rififi à Angoulême

    En un peu plus d’un demi-siècle, le Festival international de la bande dessinée d’Angoulême(FIBD) est passé du statut de belle fête charentaise à celui de lieu central de la BD francophone et européenne. Professionnels, éditeurs, journalistes, lecteurs, collectivités publiques en ont fait un « bien commun ». Un espace où se montrent les œuvres, se signent les livres, se négocient les traductions, se distinguent les carrières. C’est précisément parce que ce festival est devenu un outil collectif qu’il se retrouve aujourd’hui au cœur d’une crise très politique. Qui a le droit de le piloter, au nom de qui, avec quelle transparence et pour quels bénéfices ?


    La décision de l’Association du FIBD de reconduire la société privée 9eArt+, délégataire depuis 2007, a agi comme détonateur. De nombreux auteurs et plusieurs organisations professionnelles jugent que cette reconduction, opérée à l’issue d’un appel d’offres jugé opaque, revient à prolonger un modèle de gouvernance déjà contesté. D’où la multiplication des appels au boycott de l’édition 2026 et une pétition « Désertons le FIBD d’Angoulême » qui a rassemblé en quelques jours plusieurs milliers de signatures, appuyée par des lauréats du Grand Prix et par des collectifs comme le STAA CNT-SO ou MeTooBD. L’idée est claire. Sans les auteurs, le festival perd sa substance.

    Cette colère ne surgit pas de nulle part. Depuis plusieurs mois, la gestion de 9eArt+ est critiquée pour son manque de transparence, pour une dérive jugée trop commerciale, et surtout pour la façon dont a été traitée l’affaire de la salariée licenciée après avoir déposé plainte pour viol lors de l’édition 2024. Ce dossier a installé un doute éthique durable. Pour beaucoup d’auteurs, on ne peut pas parler de « fête de la BD » si, dans le même temps, la structure qui l’organise ne donne pas de garanties solides sur la protection des personnes et sur une gouvernance claire.

    Le fait nouveau de l’automne 2025 est l’alignement de figures très reconnues du neuvième art. Vingt lauréats du Grand Prix – c’est-à-dire des auteurs consacrés par le festival lui-même – demandent désormais le départ de Franck Bondoux et la sortie de 9eArt+ du dispositif, parlant d’un festival « en danger de mort ». Ils estiment que l’événement accumule « scandales, erreurs de communication et opacité » et qu’il faut « tourner la page » pour retrouver les valeurs qui ont fait la réputation internationale d’Angoulême. Cette prise de position rend politiquement beaucoup plus difficile, pour l’association organisatrice et pour les financeurs publics, de faire comme si de rien n’était.

    En réponse à la pression, l’association propriétaire du festival a proposé un scénario de rapprochement entre 9eArt+ et la Cité internationale de la bande dessinée et de l’image (CIBDI), établissement public déjà très impliqué à Angoulême. L’objectif affiché est de remettre un peu de puissance publique et de transparence dans la gouvernance, sans rompre brutalement avec le délégataire historique. Mais pour les syndicats d’auteurs comme pour les signataires de la pétition, cette solution ressemble à une « reconduction déguisée ». On garde le même acteur privé et l’on demande aux professionnels de considérer que l’on a changé de modèle. Ce désaccord explique le maintien de l’appel au boycott pour l’édition programmée du 29 janvier au 1er février 2026.

    État, Région Nouvelle-Aquitaine, Département de la Charente, Grand Angoulême et Ville d’Angoulême financent une part significative du festival. Ils ne peuvent donc pas ignorer une crise qui met en cause la probité, la lisibilité et l’image de l’événement. Avec du retard, le ministère de la Culture a fait savoir qu’il regrettait le flou entourant les éditions futures et qu’il attendait le projet commun annoncé pour le 20 novembre avant de se prononcer. En filigrane, on comprend que les financeurs publics veulent bien continuer à soutenir Angoulême, mais pas sans réforme visible de la gouvernance et sans meilleure association des auteurs au processus de décision.

    Dans ce type de conflit culturel, le boycott est utilisé comme ultime levier de négociation. Ce n’est pas un geste anodin. C’est accepter de fragiliser un événement auquel on tient, pour le contraindre à se réformer. Les auteurs le disent clairement dans leurs textes. Le festival appartient à la collectivité qui le fait vivre. S’il est administré comme un outil privé, « corseté d’intérêts personnels ou de choix autoritaires », alors il est légitime de le déserter. Les organisateurs, eux, alertent sur le risque inverse. Un festival vidé de ses auteurs, même une seule année, pourrait perdre son rayonnement, ses partenaires internationaux, et mettre plusieurs saisons à s’en remettre.

    Au-delà du cas Angoulême, la crise synthétise trois tensions du secteur de la BD : la reconnaissance du travail des auteurs, encore souvent précaires ; la place de collectifs qui se sont structurés depuis #MeTooBD ; et la difficulté à faire cohabiter un événement très médiatique avec une exigence éthique élevée. Le FIBD a longtemps été le lieu où l’on allait « malgré tout » parce qu’il restait incontournable. En 2026, il pourrait découvrir qu’un festival sans la confiance de ceux qui le font n’est plus tout à fait incontournable.

    Il existe pourtant une sortie par le haut. Acter clairement le retrait de 9eArt+ à l’horizon annoncé, ouvrir la gouvernance à la Cité et aux représentants des auteurs, publier les grandes lignes budgétaires, garantir des procédures claires en cas de violences ou de harcèlement. Cette transparence minimale redonnerait de la crédibilité aux acteurs publics et permettrait aux auteurs de revenir sans perdre la face. Mais le calendrier est serré. Si, dans les semaines qui viennent, aucune inflexion lisible n’est proposée, le mot d’ordre « Sans nous, cette édition sera une coquille vide » pourrait se transformer en réalité observable dans les allées du festival.
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