L'interview de

Bernard Yslaire


Bernard Yslaire chez lui

pour

par Kalkaf

Discussion sur le forum d'Objectible...

Waterloo, le 28/07/2004

Waterloo, morne plaine ! C'est dans cette ville que s'est joué la Restauration française, ciment des Révolutions de 1830 et de 1848. C'est là aussi, que Bernard Yslaire, l'un des très rares dessinateurs à s'être intéressé à cette période noire et grise du XIXème siècle qui a vu couler tant de sang, s'est installé. Les tons de Sambre sont là !

La maison dénote. Le personnage aussi. Une alliance de modernité et d'ancienneté plane dans l'atmosphère. De prime abord, cette demeure, défraîchie, grisonnante à l'aspect hanté, se révèle ultra-moderne offrant une vue dégagée et surplombante sur un jardin lumineux et coloré.

Bernard Yslaire est aussi cela ! Derrière un air sombre et renfermé, se cache un esprit vif, une intelligence rare complétée par une folle érudition.

Avec lui, la mise en 3D n'est plus la simple transposition du dessin, mais revêt une véritable réflexion philosophique sur "l'artistique" et "le beau" ! Il intellectualise son art !


Le buste de Bernard Sambre de Casa Liliana

Kalkaf pour Bernard et Julie ont récemment été réalisés en sculpture. Mais au départ, comment cela s'est-il passé ?

Bernard Yslaire - J'ai eu une expérience avec un buste de Bernard Sambre. Il était très haut, environ 30 cm. Le sculpteur était tellement passionné par la BD qu'il l'a réalisé et commercialisé, mais il ne s'est pas très bien vendu. Il faut dire aussi qu'il était excessivement cher. Les gens voulaient autre chose qu'une tête morbide de Bernard Sambre. Il faut que la passion du sculpteur puisse être communicative !

Il y a eu d'autres choses qui se sont soldées par des refus ou des échecs car les sculpteurs n'étaient pas assez proches du personnage, de son univers.

Puis, Eric, mon agent, est venu avec une proposition. On est parti sur la base d'un dessin. J'ai proposé la pose la plus sculpturale. Je voulais une statue de couple différente des autres statues BD, un défi assez difficile à réaliser ; et Pascal Rodier était intéressé pour relever ce défi.

Kalkaf pour Et Alors ?? avec Pascal Rodier ?

Bernard Yslaire - Avec Pascal Rodier, j'étais passif. Il a prouvé qu'il était capable de faire des choses bien. J'ai tout de suite accroché avec le bonhomme. On était comme "larrons en foire" ! Pascal rejoignait mon avis sur le plus intéressant à faire en sculpture. Ça s'est passé comme dans le meilleur des cas. Bien sûr, il y a eu des modifications et des corrections, mais à chaque fois cela ne faisait qu'améliorer le projet.

La communication entre Pascal et moi était essentielle, ce qui explique en partie la réussite de la sculpture. Il essayait de comprendre ce que je disais, car il n'est pas dans ma tête, et il y est parvenu. C'est étonnant !

Chaque fois qu'il était dans l'incertitude, il a su trouver le juste point de vue. En effet, dans une position donnée, on ne voit pas toujours les détails du dos. Tout est donc une question de mise en scène.

J'ai été ébahi par le talent de Pascal Rodier. En 13 cm, la statue doit faire à peu près cette hauteur là, il a su garder les proportions humaines en deux coups de spatule. J'en ai vu plein, des sculptures disproportionnées. Or, avec Sambre on est dans des proportions classiques. Même si le dessin est semi-réaliste… synthétique ; il demande quand même une connaissance du corps humain.

Kalkaf pour Parmi les différents acteurs qui ont participé à cette statuette, quel a été ton rôle dans sa réalisation ?

Bernard Yslaire - La première fois, on s'est rencontré à quatre, Mosaïques, Eric, Pascal Rodier et moi. On a de suite défini que la partie financière était du ressort d'Eric et de Mosaïques alors que Pascal et moi traitions le côté artistique du projet.

Avec Pascal, on se téléphonait. On s'est vu une fois à Paris chez Glénat et deux fois à Bruxelles. A chaque fois, il me montrait des esquisses de prototype. On a aussi beaucoup communiqué par le net. Il m'envoyait des photos pour me montrer les modifications, ou pour me poser une question spécifique. Ça fonctionne bien. Je suis étonné ! Il y a moyen de bien voir en passant par le net !

Pascal Rodier a été la main du projet. C'est lui qui a fait la statue. C'est lui le premier acteur de la réussite.

Kalkaf pour Avec les autres sculpteurs, pourquoi cela ne s'est-il pas passé de la même manière ?


La couverture de la réédition du Tome IV de Sambre : Faut-il que nous mourrions ensemble ?


Sérigraphie : Les amants de 1848 - Mosaïques

Bernard Yslaire - Quand le contact ne passe pas, les modifications entraînent le pire. On demande des corrections et au final c'est pire qu'avant et on ne sait plus comment faire des critiques.

Parfois, lorsque l'on se contente de copier et que l'on a mal compris l'essence même du personnage, on a tendance à ne pas faire ce que l'on ressent soi-même et l'on aboutit à quelque chose de bâtard.

Le couple de Bernard et Julie a quelque chose qui n'est pas commun dans la BD. Il y a une forme de jeunesse, de pureté, de raffinement qui traduit une "âme" qui passe par le couple. C'est le plus important. Il y a un côté enfantin… et je trouve cela assez beau.

Pour les autres projets de sculpture, j'avais dessiné le personnage de tous les côtés et ça n'a pas marché. Là, j'ai fourni le dessin de la couverture de la réédition du tome IV de Sambre. Je ne voulais pas en faire d'autres. Parfois avec plus de précisions, on déforme, on s'éloigne de l'esprit. Pascal n'a pas besoin de prouver qu'il sait sculpter un corps humain. Il a déjà représenté des héros de BD. Il a l'intelligence et l'expérience. Il sait quand le fait d'aller plus loin dans les modifications risque de tout foutre en l'air. "Le mieux est l'ennemi du bien", tout est là et il l'a compris !

A chaque fois, ces projets, conduits par des artisans, ont connu des problèmes. Même si les sculpteurs mettaient toute leur âme, ils ont fait des choses qui ne convenaient pas à l'oeil. La vision du sculpteur est souvent éloignée de la mienne. Je dois avoir envie pour créer. Ma seule boussole, à moi, c'est mon plaisir. Si ça me plaît, à moi, alors j'ai une chance de faire plaisir au lecteur.

 

 

 

 

 

Kalkaf pour Quant aux amants de 1848, Bernard et Julie, pourquoi avoir spécialement choisi de faire le couple et dans cette position ?


La Valse de Camille Claudel - 1895 - Musée Rodin - Paris

Bernard Yslaire - Je voulais trouver une position où la sculpture exprime l'émotion par la gestuelle. J'ai fait un peu de danse quand j'étais jeune. La danse, c'est le mouvement alors que la sculpture c'est la fixité. C'est finalement un défi que de donner vie à de l'inanimé.

Le geste, la pose doivent exprimer ce sentiment. L'influence de la danse m'était donc toute naturelle. La BD est un supermarché de l'esthétique. L'émotion passe par la couleur, un regard, un décor. Je m'intéresse beaucoup à cela ; faire passer par exemple la tristesse à travers un décor.

La pose du couple de Bernard et Julie est sensuelle, il n'y a pas que le côté égrillard. Il ne suffit pas de décalquer un couple déshabillé. Ce qui est différent avec Bernard et Julie, c'est qu'ensemble ils expriment un peu plus que le couple. Il y a un côté tragique, un élan passionnel, émotionnel, "souffratif", sado-masochiste, qui fait mal. On sait à l'avance que cela va mal finir. Dès le début de l'histoire, Julie parle à Bernard de sa mort et malgré cela chacun tend vers l'autre. On retrouve cela dans la torsion des corps.

Je suis très attiré par "La Valse" de Camille Claudel. Récemment, à Rome, j'ai vu des statues de Le Bernin. C'était extraordinaire ! Comment peut-on mettre autant de vie dans du marbre… C'est léger, primesautier. Même "L'Extase Mystique" fait sourire !

Dans Sambre, c'est plus viscéral, plus profond. Par le dessin, je peux exprimer telle ou telle émotion avec un zoom sur le regard. Le dessin est le drapeau de leur couple. La pose exprime leurs sentiments. Le sculpteur, lui ne peut pas faire de gros plans. Mais, le corps tordu de Julie, Bernard agenouillé en position de prière, le mouvement rend la sensualité de Julie. Et puis, il y a le côté antique du corps dénudé ! Cette statue est très sculpturale !


L'Extase de Sainte Thérèse ou La Transverbération de Sainte Thérèse de Le Bernin - 1644-1952 - Maître Chapelle Cornaro - Santa Maria delle Vittoria - Rome

Kalkaf pour Pourquoi avoir choisi de représenter Bernard Sambre qui est mort plutôt que de se porter sur un visuel ou un personnage présent dans le Tome V ?

Bernard Yslaire - La sculpture, c'est morbide a priori. Cela me rappelle les anciens combattants. C'est comme les statues de la Bastille ! C'est étrange ces masques de morts ! Avec la sculpture, on sent d'autant plus que Bernard Sambre a existé, qu'il est mort ! C'est particulièrement le cas avec le buste de Bernard Sambre qui ressemble à ceux qui étaient sculptés au XIXème siècle.

Dans le cadre de la sculpture du couple, j'avais envie de pouvoir le poser sur la cheminée. Je voulais que Bernard et Julie soit un peu les "Roméo et Juliette" de la BD, qu'ils soient un couple mythique.


Sambre de Fariboles (statuette et certificat)

Kalkaf pour La BD de Sambre est fondée sur un univers aux couleurs spécifiques : à de rares exceptions dans le tome IV, le blanc, le noir et le rouge. Comment êtes-vous parvenus, Fariboles et toi, à restituer cette coloration sur la statuette des amants de 1848 ?

Bernard Yslaire - Pour la couleur, j'ai joué le rôle de boussole. Je donnais la direction. Même si je suis l'inspirateur de la sculpture, c'est Pascal qui l'a faite !

Personnellement, je ne suis pas attiré par les couleurs en sculpture. Je trouve que cela tient du domaine du kitsch.

En BD, on est plus commercial. Le marché réclame de la couleur. La couleur est donc une contrainte technique qui devient un impératif à intégrer.

Quand il a fallu passer à la réalisation de la couleur, on a fait différents tests avec du rouge, du blanc et du noir, mais cela faisait vulgaire. La couleur chair posait problème avec la pâleur des teintes. Dans mes dessins, on ne voit plus que j'utilise du gris ou du brun, on voit une couleur chair. Sur la sculpture c'était dérangeant. Au départ cela faisait trop gris, trop lisse.

Au lieu d'utiliser différentes couleurs, j'ai proposé de procéder comme je le fait pour mes dessins et de partir d'un seul pot de couleur et de travailler sur un camaïeu de même couleur, à partir du rouge sépia et de ses dégradés, de faire une tendance sépia et de rajouter le rouge en dernier. Finalement, la mayonnaise a pris !

Pascal a trouvé l'idée du "brush" pour traduire ce que je fais en BD avec mes fonds sur lesquels je superpose des filtres. Au lieu de partir du blanc et de rajouter la couleur chair, on est parti d'une teinte générale sur laquelle on a rajouté le blanc pour la chemise, puis le rouge. C'est comme cela qu'on est arrivé à une couleur satisfaisante et ressemblante.

Comme chaque fois que l'on change de médium, il faut repartir à la base et réinventer, réapprendre la technique.

Kalkaf pour Dans la BD, Julie a été blessée par balle à la poitrine. Pourquoi ne pas avoir retranscrit le sang qui coule sur la statuette ?

Bernard Yslaire - On a fait des essais avec le sang, mais c'était trop kitsch ! En fait, c'est un problème de média. Selon le médium par lequel on passe, on peut faire ou pas certaines choses. Mais l'essentiel n'est pas là.

J'ai vu une statue de Le Bernin où le personnage pleure. Il a sculpté les larmes en relief. Je trouve cela d'un goût douteux. C'est une interprétation de la réalité, un choix dans ce qui est réel ou ne l'est pas. On sculpte un visage lisse, on ne sculpte pas le grain de la peau !

Dans la BD, le sang participe au concept rouge et noir. Cela fait partie de l'environnement. Ce n'est pas pareil au cinéma ou en sculpture. La sculpture a un côté figé. Cela donne l'impression du Christ.

Le Christ est un bon exemple. Sur les peintures représentant le Christ sur la croix, le Christ saigne. En sculpture, il ne saigne pas. Si c'était le cas, ce serait vulgaire !

En fait, sur la statuette de Bernard et Julie, cela faisait "gore" ! Cela faisait un peu "vampires" ! En BD, on va dessiner dix cases où il n'y a pas de sang pour une case où on va voir le sang. En sculpture, on aura toujours le sang qui coule ! Le plus important c'est la pose !

Kalkaf pour Quelle est ta perception de la sculpture d'une manière plus générale ?

Bernard Yslaire - La sculpture d'un dessin est absurde. L'intention du dessin se nourrit de l'incapacité à traduire la 3D. Il met à plat quelque chose qui ne l'est pas en y insufflant une dose d'esthétique. La sculpture en 3D d'un dessin nous met en danger de perdre toute cette esthétique puisqu'elle vise à remettre en 3D le dessin.

Dans le dessin, le défi est antérieur, de l'ordre de l'émotion des personnages, de l'origine, sans doute, de la volonté de dessiner. Le dessin est l'expression de quelque chose en amont qui est l'âme même du dessin. Si un sculpteur voulait sculpter la Joconde, on pourrait se demander : " Quel intérêt ? ". Mais si Léonard de Vinci avait une émotion à traduire et que la peinture n'était qu'une fenêtre ouverte de cette " maison " qui contient l'émotion, alors on pourrait ouvrir une autre fenêtre de la maison. C'est une vue d'un autre angle, une forme différente, même si c'est la même chose. C'est là que réside l'intérêt de la sculpture !

La BD est un art bâtard à la frontière du dessin et du texte alors pourquoi ne pas avoir de la sculpture en BD. Plus cela fait croire que le personnage a vécu, plus on se rapproche de son âme.

Au départ, je pensais que la sculpture n'était qu'un appauvrissement, à part pour les Schtroumpfs, que je voyais quand j'étais petit et que je trouvais géniaux. La plupart du temps la sculpture de personnages de BD paraît fade, c'est du commercial ; à part celles de Pascal Rodier ! J'en ai vu d'autres de lui et à chaque fois il perçoit bien l'âme du personnage. C'est un cas à part !

Kalkaf pour Que penses-tu de la statuette par rapport au matériau utilisé, au nombre d'exemplaires, au rendu final ?

Bernard Yslaire - Ce sont les arcanes commerciales. Le marché est ce qu'il est. La moitié des intervenants sur le projet s'est occupée de l'aspect commercial, l'autre du côté artistique. C'est la résine qui a été choisie car c'est la matière la plus facile à travailler et à peindre question production ; c'est celle qui offre la plus grande liberté d'expression, mais en même temps le choix du matériau dépend des contraintes économiques. Pour les sérigraphies, je peux choisir le papier, je peux initier des voies nouvelles. Là, sur le choix du matériau, non !

En fait, mon agent s'occupe des droits dérivés et donc du tirage. Il s'occupe de Sambre et du reste ; et il y a longtemps que j'espérais une statue de Sambre. Je l'avais imaginée et le résultat est à la hauteur de mes espérances et pourtant, ce n'est pas moi qui l'ai faite !

La BD est une entreprise commerciale et artistique. Je tire partie du commercial pour faire plus d'art ! Mais, je ne vais pas me prostituer pour des questions d'argent. C'est une éthique que j'essaie de conserver.

Sérigraphies Champaka tirée de XXème ciel.com

Kalkaf pour Est-ce que d'autres finitions étaient envisagées pour cette sculpture ?

Bernard Yslaire - En bronze, cela aurait été bien si la statuette avait été plus grande. On en a parlé, mais le marché est plus difficile. Le coût de fabrication est colossal. Le tirage en bronze représente un boulot de " gueux ". Après le coulage en bronze, il faut retravailler chaque pièce à la lime de même que les interstices. Ce qui donne une production à 2 000 euros par exemplaire. C'est impayable ! A la limite pour 5 ou 10 personnes ou pour 5 ou 10 pièces. Mais, il faut trouver les acheteurs ! Pascal et moi on était intéressés par cette réalisation si on trouvait une économie au projet. Mais je me dit que cela ne se fera jamais !

On a prévu aussi un tirage spécial monochrome plus proche de la BD qui est prévu pour octobre de cette année. (Depuis, le projet a été ajourné)

Kalkaf pour As-tu d'autres projets en cours ? où aimerais-tu voir d'autres projets se concrétiser ?

Bernard Yslaire - Oui, j'ai d'autres projets : un autre couple de Bernard et Julie et j'aimerais beaucoup faire un ange du XXème Ciel. J'espère pouvoir développer une ligne de produit. La statuette du couple a, je crois, bien marché et j'imagine faire d'abord une suite pour m'installer sur le marché, s'il y a une demande. Après, j'espère arriver à faire autre chose que Sambre. Mais, il n'y a pas que mon desir, il y a l'éditeur, le sculpteur,… Il y a pleins d'intervenants !

Pour la statuette de Bernard et Julie, Pascal avait le désir et moi aussi. Du moment où il y a un désir commun, cela ne peut que marcher ! Mais, s'il n'y a pas de désir, ça ne marche pas !

 

Coursensac et Baladin - Tome 1 : Au pays des Tahétéhus

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Bidouille et Violette - Tome 2 : Les jours sombres

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XXe ciel.com - Tome 2 : Mémoires 99

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2001

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2004

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XXe ciel.com - Tome 3 : Mémoires <20> 00

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2004

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